Récit   

       

Martine Aubry, sans concession

       

La pièce qui se joue six mois plus tard, lors du psychodrame rituel de la "nuit des résolutions", au congrès de Reims, était donc écrite à l'avance. Son ressort principal, c'est la rivalité qui oppose la Lilloise au Parisien, la ministre phare du gouvernement de Lionel Jospin à "l'élu du 18e" devenu maire de Paris, que le même Jospin a toujours tenu à la lisière de l'action gouvernementale. Avant de coiffer Ségolène Royal au poteau par une poignée de voix d'avance, lors d'un vote homérique validé au terme de quatre jours de vaudeville socialiste, la maire de Lille a croqué tout cru son homologue parisien.

Martine Aubry revient de loin. Son échec aux élections législatives de 2002 face à un quasi-inconnu, l'UMP Sébastien Huyghe, l'avait beaucoup affectée. En juin 2007, elle ne s'est pas représentée dans cette 5e circonscription du Nord qui l'avait rejetée. La fille de Jacques Delors a beaucoup douté après les "ratés" de la loi sur les 35 heures que les socialistes eux-mêmes se sont mis à dénigrer, notamment Ségolène Royal.

Elle a aussi, au fil du temps, trouvé une vraie compensation dans sa mairie de Lille. Sa légitimité désormais incontestée dans sa région l'a confortée. Le soutien des deux grandes fédérations socialistes du Nord et du Pas-de-Calais, qui pèsent à elles seules plus de 10 % du parti, est un argument convaincant. Il compte d'autant plus qu'au PS la division Martine Aubry est une toute petite entreprise. Quelques fidèles, outre François Lamy, Adeline Hazan, la nouvelle maire de Reims, et l'ancienne garde des sceaux, Marylise Lebranchu. A la différence des réseaux patronaux, qu'elle a beaucoup travaillés, Mme Aubry ne s'est jamais beaucoup investie dans les instances du parti - plus que Ségolène Royal, mais infiniment moins que Bertrand Delanoë. Qui sait qu'elle est secrétaire nationale du PS à l'emploi depuis le dernier congrès ?

La maire de Lille s'enhardit durant l'été et publie, au mois d'août, un livre au titre sans équivoque, Et si on se retrouvait... (L'Aube, 204 p., 19,20 euros), qui contient l'essentiel des thèmes de sa campagne. Entre-temps, les "reconstructeurs" lui ont apporté leur soutien. Et M. Delanoë s'est mis en mouvement : publication d'un livre et déclaration de sa candidature au poste de premier secrétaire.

A la différence du maire de Paris, Martine Aubry se meut lentement. Elle agit prudemment, juchée sur l'attelage instable échafaudé par Claude Bartolone et Jean-Christophe Cambadélis pour marier les contraires - les fabiusiens et une partie des strauss-kahniens. Au fil des semaines, Mme Aubry assumera ce "mariage des carpes et des lapins" dont se moquent ses adversaires. "Le rassemblement, nous le faisons tous les jours", crâne-t-elle. Généralement en ajoutant : "Nous, au moins, on se marre !" L'ex-superministre de Lionel Jospin fait la chef de bande et s'affiche avec ceux qu'elle appelle "(ses) garçons" dans des déjeuners-réunions qui durent jusqu'au milieu de l'après-midi. Elle exhibe leur complicité et assure : "Il se passe quelque chose entre nous." Elle laisse, dans le même temps, planer le doute sur sa détermination - elle n'est toujours pas officiellement candidate - et laisse entendre qu'elle ne s'accrochera pas si sa campagne ne prend pas.

La maire de Lille met donc en scène son grand retour avec beaucoup d'habileté. Elle retrouve l'autorité acquise au fil de ces trois ans de pouvoir, entre 1997 et 2000. Numéro deux du gouvernement derrière Dominique Strauss-Kahn, elle a rempli alors une bonne part du cahier des charges dicté par Lionel Jospin. Ce dernier l'a nommée à la tête d'un énorme ministère englobant l'emploi, la ville, la santé, la protection sociale, la formation professionnelle, l'intégration et l'économie solidaire.

La création des emplois-jeunes en 1997, la première loi sur les 35 heures, la loi de lutte contre les exclusions en 1998, la couverture maladie universelle (CMU), la seconde loi sur les 35 heures en 1999 : Martine Aubry est identifiée à ces réformes emblématiques de la gauche. C'est sur ces textes qu'elle a exercé sa combativité et son mordant. Qu'elle a démontré sa capacité de travail et son goût du "travail collectif". Et qu'elle a gagné ses galons de bête noire de la droite, ce qui n'est pas pour lui déplaire.

Dans ce ministère hors norme, elle a aussi chapeauté deux ministres délégués, Claude Bartolone, lieutenant de Laurent Fabius, pour la politique de la ville, et Ségolène Royal, pour la famille. A l'époque, pour Mme Aubry, "Ségolène n'était pas un sujet", confiera plus tard la députée Marylise Lebranchu.

A Reims, l'ex-numéro deux du gouvernement Jospin applique les leçons apprises pendant les longues heures de négociations avec les syndicats et les patrons. Contre M. Delanoë surtout, dont la candidature face à Mme Royal est incompatible avec la sienne. Elle ne lâche rien. La nuit où tout se joue, Bertrand Delanoë jette l'éponge vers 2 heures du matin. Il fuit la presse et quitte discrètement les lieux. Martine Aubry, qui n'a toujours pas dit si elle serait ou non candidate, saute le pas à 9 h 28 le dimanche matin, deux minutes avant la clôture des listes. Le lundi, le maire de Paris appelle les militants "à voter massivement" pour elle, lui promettant ainsi une victoire à l'arraché sur Ségolène Royal.

"Pour gagner, Martine a délibérément flingué Delanoë", pestent encore les proches du maire de Paris, qui ne se sont pas remis du camouflet infligé a leur champion, que tout destinait au premier rôle dans la compétition. "Avec Bertrand, nous avons la même conception de la politique, des valeurs, de ce que doit être le PS et de ce qu'il doit apporter aux Français", assurait Martine Aubry en juin, en accueillant à Lille son homologue parisien. Ils ont des points communs : même âge, 58 ans, même destin de "patron" d'une grande ville, même réélection confortable, même conception du parti et des "valeurs de la gauche" et, surtout, même détestation de Ségolène Royal. Mais le maire de Paris commet une erreur dont sa rivale lilloise jouera avec habileté.

Dans son livre De l'audace ! (Robert Laffont, 306 p., 20 euros), publié en mai, il croit faire un "coup" en se revendiquant "socialiste et libéral". Ce n'est pas du goût de Mme Aubry. Elle y va d'abord doucement. Le 1er juin, devant les "reconstructeurs", qui lui ont demandé de clore leur journée de débats, elle rappelle sévèrement à l'ordre ceux "qui ont honte de dire qu'ils sont tout simplement socialistes". M. Delanoë se sent visé. Les proches de la maire de Lille jurent qu'il s'agit d'un "malentendu", tout en glissant que le maire de Paris fait une "erreur politique"... Celle-ci deviendra une faute grave quand éclatera la crise financière.

Martine Aubry défendra alors bec et ongles "sa" conception du socialisme, se rapprochera de Benoît Hamon, "gauchira" son discours en l'entraînant sur son terrain de prédilection, le social, appuyant ainsi, sans en avoir l'air, sur ses "différences" avec Bertrand Delanoë.

La tâche est d'autant moins évidente que tous deux se retrouvent sur une ligne ouvertement social-démocrate, et leurs divergences tiennent surtout à l'alliance passée entre la maire de Lille et Laurent Fabius. Pour M. Delanoë, la présence de l'ex-premier ministre aux côtés de Mme Aubry décrédibilise son discours pro-européen. Pour les amis de M. Fabius, le "libéralisme", quel qu'il soit, est un péché impardonnable. A mesure que se rapproche la date du congrès, ces jeux de rôle laissent place au seul vrai clivage : la rivalité des personnes.

L'affrontement entre les deux finalistes, Ségolène Royal et Martine Aubry, aura finalement duré moins longtemps que le duel avec Bertrand Delanoë. Leurs histoires personnelles sont différentes, comme leurs parcours politiques et leurs rapports au parti. Toutes deux sont énarques et ont passé la cinquantaine. Mais tout les oppose : le style, la stratégie, le goût d'une forte personnalisation du pouvoir pour l'une, du "collectif" pour l'autre. Mme Aubry aime raconter comment "Ségolène" prenait de haut les déjeuners de femmes ministres qu'elle avait instaurés en 1997. "Ce qu'elle peut être réac !", s'énerve la maire de Lille à propos de sa rivale, qui lui reproche, en retour, d'avoir fait très mollement campagne pour elle, en 2007.

Mardi soir, au conseil national, avant de prononcer son premier discours de patronne du PS, Mme Aubry a embrassé Mme Royal, assise au premier rang. Pendant la campagne, les deux candidates ne se sont pas parlé. Elles ont juste échangé deux coups de téléphone "qui se sont très mal passés", selon leurs entourages, dans la nuit du second tour. La main tendue par Mme Aubry à Mme Royal, mardi soir, après sa victoire sur le fil, n'a reçu pour toute réponse qu'un silence glaciale de la perdante et l'organisation d'une conférence de presse parallèle.

Christine Garin

Retrouvez moi : http://monmulhouse.canalblog.com/