Compte rendu

Prostré et comateux, un fou devant la cour d'assises

DRAGUIGNAN (VAR) ENVOYÉ SPÉCIAL

   

Zubert G. parle de façon lente et hachée, le plus souvent à côté du micro. Le reste du temps, il est prostré, le regard dans le vide, mais semble écouter les débats, avec l'aide du cocktail de cinq médicaments (neuroleptique, anxiolytique, sédatif, etc.) qu'il prend quatre fois par jour. Zubert G., 34 ans, diagnostiqué comme schizophrène depuis l'âge de 22 ans, a été condamné à dix ans de réclusion criminelle par la cour d'assises du Var - qui ne l'a pas jugé irresponsable -, à Draguignan, jeudi 13 novembre, pour l'incendie d'une cellule ayant entraîné la mort de son codétenu.

On a jugé un fou. La présidente de la cour lui demande de raconter sa vie. Question : "Est-ce que vous savez ce que vous avez comme problème ?" Réponse : "Je sais pas." Il a des souvenirs plus précis de son enfance et de son arrivée en psychiatrie. Il vivait dans un foyer. Un des résidents lui a mis de l'ecstasy dans sa boisson. "Je suis resté dans mon lit. Le soleil tapait dans les yeux. Je parlais au soleil. La directrice a appelé la police. Ils m'ont amené à l'hôpital et m'ont fait dormir 48 heures. Je me suis réveillé en psychiatrie. C'est là que ça a commencé la psychiatrie."

Les médecins diagnostiquent une schizophrénie. L'homme alterne séjours en hôpitaux psychiatriques - vingt-trois en onze ans - et courts passages en prison. Onze condamnations figurent à son casier judiciaire, généralement pour des actes de menaces, ou des dégradations commises dans les hôpitaux psychiatriques, où il est de plus en plus indésirable. L'hôpital Chalucet de Toulon refuse de le recevoir en mai 2005, alors qu'il demande à être hospitalisé. Il s'énerve, casse une vitre. Il est condamné à huit mois de prison. En arrivant à la maison d'arrêt de La Farlède de Toulon, il met aussitôt le feu à sa cellule. Pendant l'audience, il donne trois explications différentes à son geste : un changement de cellule, un suicide. Et puis : "Les gardiens se moquaient de moi."

"DISCERNEMENT"

Le 16 août 2005, un incendie se déclenche dans sa cellule. Son codétenu, Othoman B., meurt quatre mois après. Alors qu'il est sur une civière, en train d'être évacué, la directrice - adjointe de la prison - demande à Zubert si c'est lui qui a déclenché l'incendie. "Il a hoché de la tête en esquissant un petit oui", explique Louisa Yazid, qui témoigne par téléconférence depuis l'administration pénitentiaire. Quatre surveillants ont donné à la barre des versions différentes. Il niera constamment être l'auteur des faits, pendant la procédure. "Si l'administration pénitentiaire donne des matelas ignifugés, (Othoman B.) ne meurt pas. S'il ne partage pas sa cellule (individuelle) avec Zubert G., il ne meurt pas. Il y a suffisamment d'éléments pour mettre en cause l'administration pénitentiaire", dénonce l'avocat de Zubert, Lionel Febbraro.

Vient le débat des experts. Pour le professeur Jean-Michel Azorin, "ses troubles psychiatriques altèrent son discernement", sans l'abolir totalement car il ne semble plus avoir d'hallucinations. Mais "il n'est pas accessible à la sanction pénale" : "L'idée que la peine permet de payer sa dette à la société n'a pas de sens pour lui." Le professeur Azorin considère que sa délinquance est "la conséquence de sa schizophrénie". Le docteur Daniel Glezer, ancien chef du service médico-psychiatrique régional (SMPR) de Marseille a une analyse différente. Outre sa schizophrénie, Zubert G. a des troubles de la personnalité qui sont responsables de ses passages à l'acte. Est-il accessible à la sanction ? "Il comprend le minimum nécessaire de sa peine", assure le médecin.

Les deux experts sont au moins d'accord sur le diagnostic de la misère de la psychiatrie. "Je constate la paupérisation de nos collègues à l'extérieur. On en voit les conséquences en prison", explique le docteur Glezer. "Les hôpitaux psychiatriques classiques ne sont pas adaptés à ce genre de patients", confirme le professeur Azorin : "Ils entrent en conflit avec le personnel. Les équipes ont peur. Il n'y a pas de services adéquats en France pour les accueillir." Il avance un autre argument : "Ça coûte très cher. On forme les gens à garder le moins possible les malades en hôpital."

La prison n'est pas adaptée non plus. "C'est un vrai problème, l'accompagnement des malades mentaux en prison", reconnaît le docteur Glezer. L'audience a montré que Zubert G. avait cessé de prendre ses neuroleptiques depuis des jours, avant l'incendie. Quelques mois après, un incendie a lieu dans une cellule voisine de celle de Zubert, au SMPR des Baumettes. Un infirmier l'a réveillé pour que ce soit lui qui tienne compagnie à la victime suicidaire. L'histoire ne s'est pas arrêtée là. Pour avoir protesté, Zubert a été frappé. Un surveillant a été condamné à deux mois de prison avec sursis.

Alain Salles



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