Waël Abbas, pionner de la résistance numérique égyptienne

   

   

Depuis quatre ans, le nombre de cyberactivistes ne cesse d’augmenter sur le Net égyptien. Des opinions dont le régime se passerait volontiers.

Waël Abbas (Cécile Clément)

(Du Caire) Des vers grouillant dans des galettes de pain préparées dans les boulangeries d’Etat, un stage de formation à l’interrogatoire chez les cadets policiers, un témoignage de victime de harcèlement sexuel. Ce sont, entre autres, les sujets qui sont à l’affiche du blog de Waël Abbas. (Voir la vidéo)


Ce cyberactiviste a été l’un des premiers citoyens journalistes d’Egypte, en couvrant dès 2004 les manifestations du mouvement Kefaya, un groupe d’opposition au régime. Pour cet homme de 33 ans, fixeur et journaliste freelance pour des médias étrangers, le choix d’Internet s’est imposé naturellement :

« Si tu es journaliste en Egypte, tu dois obéir aux règles, ton article est soumis à la censure. Il y a des sujets interdits, critiquer le président par exemple… Sur Internet, tu peux parler de tout. »

Son blog, rédigé en dialecte égyptien pour être accessible au plus grand nombre, fonctionne comme une plateforme de diffusion pour les citoyens. Explications de Waël Abbas :

« Au départ, les internautes venaient sur mon blog pour y trouver des informations qu’on ne trouve pas dans les médias officiels, comme des vidéos de manifestants scandant des slogans contre le président Moubarak. Alors les lecteurs ont commencé à m’envoyer leurs propres documents.

« C’est comme cela que j’ai obtenu ma première vidéo de violence policière. Un homme avait filmé la scène avec son téléphone portable dans un commissariat du Caire. Il m’a donné l’enregistrement. C’était début 2006. A la fin de cette année-là, j’avais reçu des dizaines de vidéos. »

Deux officiers condamnés après une vidéo diffusée sur son blog

Aujourd’hui, entre son blog et son compte YouTube, le bloggeur dit attirer 30000 visiteurs dans les bons jours. Les vidéos les plus regardées dépassent les deux millions de vues.

La plus controversée d’entre elles est sans doute cette vidéo mise en ligne en janvier 2007, montrant une scène de torture, durant laquelle deux policiers sont en train de sodomiser avec une matraque un conducteur de microbus dans un poste de police de la capitale, tout simplement parce qu’il s’était interposé lors d’une bagarre.

Et c’est très probablement parce que Waël Abbas a rendu public cette insoutenable séquence que les deux officiers ont été condamnés à trois ans de prison il y a neuf mois. Une décision de justice inédite en Egypte. Depuis, la vidéo a été censurée et a disparu du Web, mais le créateur du blog se félicite de l’avoir diffusée :

« J’ai découvert que les photos, les vidéos et les sons sont plus efficaces et plus convaincants car ce que tu vois de tes propres yeux ne peut être un mensonge. Utiliser de tels documents laisse des traces. A l’avenir, personne ne pourra dire que ce n’est pas arrivé. »

Bien qu’il ait été récompensé par de nombreux prix, dont le dernier en date lui a été remis en mai par l’ONG américaine Human Right Watch, Waël Abbas ne blogue pas pour la gloire:

« Mon blog s’intitule ‘Conscience égyptienne’. J’essaie de rendre compte à mes lecteurs des événements qui les entourent. Pas seulement en dénonçant la corruption ou le pouvoir en place mais aussi en critiquant l’opposition elle-même. Car les personnes doivent savoir qui les utilise et qui les dupe. »

Waël Abbas accusé d’avoir un casier judiciaire et d’être homosexuel

Du coup, le blogueur est sous haute surveillance. Coups de fil anonymes et menaçants, arrestations lors de manifestations, garde à vue de plusieurs heures : Waël Abbas dit avoir tout connu sauf la prison longue durée :

« Au lieu de m’envoyer en prison, le régime a essayé de me décrédibiliser. Un officiel du ministère de l’Intérieur m’a accusé sur une chaîne de télévision nationale d’avoir un casier judiciaire et d’être homosexuel [ce qui est un crime en Egypte, ndlr].

« J’avais un job mais je l’ai perdu car la sécurité de l’Etat est intervenue. Aujourd’hui je suis blacklisté en Egypte. J’ai l’impression de vivre dans les années 50 aux Etats-Unis au temps du Maccarthysme. »

Sur Internet, l’activité de Waël Abbas a été entravée à plusieurs reprises. Il y a un an, son compte YouTube a été soudainement suspendu, avant d’être rétabli après une série de reportages de grands médias américains sur le sujet. Son compte Yahoo a connu les mêmes péripéties. (Voir la vidéo)


Selon un rapport publié la semaine dernière par le Centre égyptien d’information et de stratégie nationale, environ 160000 Egyptiens tiendraient aujourd’hui un blog, contre seulement 40 en 2004. Pour autant, Waël Abbas ne veut pas croire à la révolution par Internet :

« Les blogueurs peuvent être les initiateurs d’un changement. Mais seuls la société civile, les médias libres et les partis politiques peuvent l’opérer. Nous avons sensibilisé la citoyens sur des problèmes comme la torture ou le harcèlement sexuel. Nous avons un peu secoué les médias également. Mais pour les partis, c’est plus difficile car ils sont souvent plus motivés par le pouvoir que par l’intérêt général. »

Alors Waël Abbas blogue et attend ce moment, où son activité n’aura plus de raison d’être:

« Quand nous jouirons d’une vraie liberté de la presse, d’un système politique démocratique et quand la société sera prête à faire changer l’ordre établi, alors nous n’aurons plus besoin des blogs. »

Photo : Waël Abbas (Cécile Clément)

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